Au milieu de la course de notre vie, je perdis le véritable chemin, et je m'égarai dans une forêt obscure: ah! il serait trop pénible de dire combien cette forêt, dont le souvenir renouvelle ma crainte, était âpre, touffue et sauvage. Ses horreurs ne sont pas moins amères que les atteintes de la mort. Pour expliquer l'appui secourable que j'y rencontrai, je dirai quel autre spectacle s'offrit à mes yeux. Je ne puis pas bien retracer comment j'entrai dans cette forêt, tant j'étais accablé de terreur, quand j'abandonnai la bonne voie. Mais à peine fus-je arrivé au pied d'une colline où se terminait la vallée qui m'avait fait ressentir un effroi si cruel, que je levai les yeux et que je vis le sommet de cette colline revêtu des rayons de l'astre qui est un guide sûr dans tous les voyages. Alors s'affaiblit la crainte qui m'avait glacé le cœur pendant la nuit où j'étais si digne de pitié.

DANTE

LA DIVINE COMÉDIE

jeudi 1 mai 2014

Le circuit de Ptolémée


Anonyme. La mort de Pompée

LE CIRCUIT DE PTOLÉMÉE

 

Comment peut-on passer de l’identité individuelle à l’identité collective et quelles sont les problèmes qui se posent au second niveau que nous ne retrouvons pas au premier? Le doppelgänger ou phénomène du double, bien qu’il hante la mythologie et la littérature fantastique, semble inconnu des collectivités. En effet, quelles collectivités ont pu se laisser mourir d’avoir crû qu’une autre collectivité était son double? Terrifiées qu’elles aient été de voir les explorateurs et les colons occidentaux débarquer sur leurs rives et les refouler devant leurs marches, aucune civilisation amérindienne n’a pris ceux-ci pour des «doubles» de ce qu’elles étaient. Le schisme de l’âme qui se produit lors de la rupture de l’auto-détermination d’une civilisation se ramène généralement à deux attitudes contraires devant un même défi.

 

Telles sont les solution antagoniques relevées par Toynbee dans son célèbre ouvrage A Study of History.

Le schisme moral, atteignant les membres d’une société qui se désagrège, se présente sous de multiples formes attendu qu’il apparaît dans les différentes manières de se comporter, de sentir et de vivre qui caractérisent l’activité des êtres humains jouant leur rôle dans la genèse et le développement des civilisations. Pendant la phase de désagrégation, chacune de ces lignes d’action peut se scinder en deux variations ou substitutions, mutuellement antithétiques et antipathiques suivant lesquelles la riposte au défi a le choix entre deux positions, l’une passive, l’autre active, aucune des deux n’étant créatrice. La seule liberté, laissée à une âme qui a perdu l’occasion (mais nullement la capacité) d’une action créatrice assumant un rôle dans la tragédie de la désagrégation sociale, est l’option entre l’activité et la passivité. Au fur et à mesure que le processus de désagrégation évolue, les deux alternatives tendent à se raidir dans leurs limites, devenant plus extrêmes dans leur divergence et plus lourdes de conséquences. C’est dire que l’expérience spirituelle du schisme offre aux âmes la possibilité d’un mouvement dynamique et non une situation statique.

On enregistre deux manières différentes de se comporter, c’est-à-dire deux substitutions possibles de l’exercice de la faculté créatrice. L’une et l’autre sont des tentatives d’expression personnelle. Passive, elle consiste en un abandon où l’âme se laisse aller, jugeant qu’en donnant libre cours à ses appétits et aversions spontanés elle vit selon les lois naturelles et doit recevoir automatiquement en échange de la part de cette mystérieuse déesse, le don précieux de créativité qu’elle a conscience d’avoir perdu. L’autre manière, celle de l’action, est un effort de contrôle de soi où l’âme ”se prend en mains” et essaye de discipliner ses passions instinctives. Elle croit ici, contrairement à la première donnée, que la nature empêche la créativité et n’en est donc pas la source. Le seul moyen d’acquérir de nouveau la faculté créatrice perdue est donc de maîtriser la nature» (A. J. Toynbee. L’Histoire Un essai d’interprétation, Paris, Gallimard, Col. Bibliothèque des Idées, 1951, pp. 471-472)


Arrêtons-nous un instant sur ces deux paragraphes. Contrairement au doppelgänger qui se projette à l’extérieur de l’individu et marque une crise d’identité qu’il faut vaincre (métaphore du meurtre du double) afin d'affirmer l’identité de l’individu, de la personne, les civilisations ou les nations vivent leur crise d’identité de l’intérieur; elles l’introjecte au même rythme, par exemple, qu’elles subissent des schismes au sein du corps social (luttes de classes, de castes ou de clans, guerres intercités dans l’Antiquité, conflits dynastiques féodaux ou guerres internationales dans le monde moderne). Les deux vont de paires. Active, la manifestation du schisme de l’âme confine à la morale du stoïcisme, c’est-à-dire de l’action «malgré tout», malgré l’annonce du dépérissement et de l’inéluctable mort. Passive, la manifestation du schisme de l’âme confine plutôt à l’épicurisme, vivant des sentiments et des sensations plutôt que de la critique rationnelle ou de la réflexion intériorisée. Toynbee s’inspirait beaucoup de sa connaissance de la civilisation hellénique pour définir les états d’une âme collective en crise. Redonnons lui la parole :

 

Viennent ensuite deux comportements, substitutions possibles à ce mimétisme des personnalités créatrices dont nous avons dit qu’il est un raccourci nécessaire, quoique périlleux, sur la longue voie de l’évolution sociale. Ces deux substitutions du mimétisme sont les tentatives de sortir des rangs d’un groupe où “l’exercice social” n’a pu s’exécuter en bon ordre. Faire l’école buissonnière est la manière passive de sortir de l’impasse. Le soldat s’aperçoit avec consternation que son régiment a perdu la discipline qui, jusqu’à présent, avait fait sa force. En l’occurrence, il s’autorise à croire qu’il est relevé de ses devoirs. Dans cet état d’esprit peu édifiant, le tire-au-flanc s’échappe des rangs, abandonnant ses camarades en mauvaise posture, avec l’espoir vain de sauver sa peau. Il existe toutefois une autre manière de faire face à la même épreuve, c’est ce qu’on nomme le martyre. Un martyr est le soldat qui, de sa propre initiative, sort des rangs, va de l’avant, au-delà de ce que réclame son devoir strict. Tandis que dans les circonstances normales, le devoir exige seulement d’un soldat qu’il risque sa vie, le martyr court à la mort au nom d’un idéal. (A. J. Toynbee. Ibid. p. 472)


Lorsque des héros parviennent à construire une civilisation, que ce soient des héros mythiques comme Caïn, Œdipe ou Romulus ou de véritables héros historiques comme Solon, Moïse ou Laurent de Médicis, les périodes de schisme dans le corps social invitent les civilisés à répéter des gestes fondateurs. Cette invitation peut être refusée : c’est le tire-au-flanc qui déserte sa fonction, sa mission voire même ses motivations les plus profondes. Cette démission, poussée à son extrémité donnera le lâche, le traître, le vendu. L’autre alternative est de répondre à l’invitation, au défi écrivait Toynbee, qui demande un minimum d’engagement, mais qui, poussée encore là à son extrémité, aboutit au fanatique. En ce sens, le martyr devient plus qu’un témoin et nombre d’anecdotes hagiographiques montrent que les martyrs chrétiens du temps du schisme du corps social de la civilisation hellénique, à son époque dite d’Antiquité tardive, provoquaient les situations où ils aspiraient au sacrifice ultime. Le but du martyre étant de se donner en exemplum, le «témoin» appelait d’autres à l’imiter contre les tires-au-flanc qui se ralliaient au pouvoir dominant. Cette bilocation interne se retrouve aussi bien à la fondation du christianisme, lors de la crise du corps social romain, que lors de la Réforme et de la Contre-Réforme à l’âge baroque, enfin depuis la Révolution française. Au-delà des conflits produits des contradictions de toutes sociétés, la traîtrise et le fanatisme sont les excès alternatifs et antagoniques des civilisations dont le processus de désagrégation est à peine amorcé.

 

Passant du plan de la conduite à celui du sentiment, nous notons, tout d’abord, deux sortes de réactions possibles en face du renversement de ce “mouvement d’élan”. Dans les deux cas naît la pénible conscience que l’être est mené par les forces du mal ayant pris l’offensive et imposé leur empire. L’expression passive de cette conscience d’une défaite morale continue est l’impression d’entraînement fatal. L’âme en déroute est prostrée sous le sentiment de son manque de contrôle sur son milieu. Elle en arrive à croire que l’univers est à la merci d’une puissance irrationnelle tout autant qu’invincible : cette déesse au double visage, sans aucune origine divine, bien accueillie quand elle porte le nom de “Chance” et seulement supportée sous le nom de “Nécessité”. La défaite morale au contraire, qui ravage l’âme déroutée, peut être ressentie comme un défaut de maîtrise ou de contrôle sur elle-même. Dans ce cas, au lieu du sentiment d’abandon, il y a sentiment de péché. (A. J. Toynbee. Ibid. pp. 472-473)


Nous tenons là un élément essentiel du sentiment qui accompagne «l’exercice social», c’est-à-dire le pressentiment – car ce n’est qu’un état d’angoisse indéfini – qu’une force des choses, comme disait Saint-Just, agit à travers la civilisation. Cet élan, la voie passive le suit, allant où il va. C’est l’entraînement fatal qui conduit les «traîtres» à abandonner leurs semblables au moment du choix décisif. «Avec un peu de chance», pensent-ils, ils bénéficieront de la Fortuna qui accompagne cet entraînement fatal. De l’autre côté, les fanatiques, les jusqu’au-boutistes, s’engageront dans la nécessité historique, le fatum qui conduit à leur propre sacrifice si nécessaire. La tautologie est de mise :


La réponse passive se manifeste dans l’esprit de confusion suivant laquelle l’âme se soumet au creuset social où tout se refond. […] La réaction active considère l’abandon d’un genre de vie lié à un lieu particulier et à une époque passagère comme un avantage et fait appel à un autre style de caractère universel et durable : quod ubique, quod semper, quod ab omnibus. Cette réaction active révèle la découverte du sens de l’unité qui s’étend et s’approfondit au fur et à mesure que la vision s’élargit, progressant de l’unité humaine à l’unité cosmique, pour embrasser l’unité de Dieu. (A. J. Toynbee. Ibid. p. 473)


Nous avons donc ainsi deux profils nettement opposés, nettement antagoniques, qui s’affrontent au moment où une crise majeure affecte aussi bien le Socius que la Psyché. D’une part, le mouvement d’abandon, renforcé par l’acte de désertion sous l’impulsion d’un sentiment d’entraînement fatal. De l’autre, un contrôle de soi qui peut pousser jusqu’au sacrifice ultime en vue de restaurer le sens de l’unité perdu par le péché et la faillite de l’auto-détermination à l’origine de la croissance de la civilisation ou de la nation.

 

Au moment où un Dante décrivait le cercle des traîtres, la civilisation occidentale se dégageait de sa chrysalide constituée par l’Église romaine. C’était donc à petite échelle que le dédoublement du corps social affectait certaines cités, telle Pise, au détriment d’une autre, Florence. Ceux qui trahis-

saient leurs sembla-

bles, leurs frères en la cité, apparaissaient donc comme de misérables lâches, corrompus par l’argent, détachés déjà de tout sentiment d’appartenance au groupe. Carlino de’ Pazzi, du parti des Blancs, qui livra par trahison le château de Piano di tre vigne aux Noirs de Florence, pour une grosse somme d’argent; Bocca Degli Abati, un Guelfe partisan du Pape, corrompu par l’argent des Gibelins, partisans de l’Empereur et de Florence, en s’approchant, au milieu de la bataille de Monte-Aperto, où Jacques Pazzi, tenait le principal étendard, lui coupa la main. Les Guelfes, ne voyant plus cet étendard, se crurent vaincus et prirent la fuite. Tous ces crimes se situent dans les rivalités propres aux cités italiennes à la fin du Moyen Âge. Il en va encore ainsi de Buoso da Duéra de Crémone, qui laissa passer sans l’attaquer, l’armée commandée par le général Français, Guy de Montfort, après avoir reçu de ce général une somme considérable. Beccheria (de Pavie ou de Parme, on se dispute son origine) qui, suivant Landino et Mouton-

net, fut abbé de Vallom-

broso mais résidait à Florence comme légat du pape. On découvrit qu’il avait conjuré en faveur des Gibelins contre les Guelfes, et on le condamna à être décapité à Florence même. Gianni del Soldaniéro, Gibelin qui trahit son parti et favorisa les guelfes; Ganelon, dont le conseil perfide poussa Marsile, roi des Sarrasins, à attaquer l’armée de Charlemagne dans un défilé et gagna la fameuse bataille de Roncevaux; Tribaldello de’ Manfredi de Faenza qui, lui, remit la nuit une porte de cette ville aux Français qui avaient été appelés en Italie par le pape Martin IV et qui étaient commandés par Jean de Pas. Toutes ces petites trahisons appartiennent au monde que Jan Huizinga appelait l’automne du Moyen Âge, et sont d’une relative insignifiance car elles ne relèvent d’une structure semblable à celle que nous venons de voir à travers l’analyse de Toynbee. Le nec plus ultra de ces situations conflictuelles et cruelles est celui du comte Ugolino della Gherardesca, né vers 1220 à Pise et mort dans la même ville en 1289.

 

Le tableau, tel que décrit par Dante est saisissant. Ugolino, tyran de Pise, a été renversé par une conjuration menée par l’archevêque Ruggeri Ubaldini qui l’a fait emprisonné avec ses fils et laissés mourir de faim. Ne distinguant en eux ni traître ni martyr, Dante les fige tous deux dans la glace (début du Chant XXXIII de l’Inferno) :

1. De l’horrible pâture ce pécheur souleva la bouche, et l’essuya aux cheveux de la tête que par derrière il avait broyée.
2. Puis il commença : «Tu veux que je renouvelle la douleur désespérée qui, seulement d’y penser, m’oppresse le cœur, avant que je parle.
3. «Mais si mes paroles doivent être une semence d’où recueille l’infamie ce traître que je ronge, tu me verras pleurer et parler tout ensemble.
4. «Je ne sais qui tu es, ni comment tu es venu ici-bas ; mais à t’entendre, bien me parais-tu Florentin.
5. « Sache que je fus le comte Ugolino, et celui-ci est l’archevêque Ruggeri : tout à l’heure je te dirai pourquoi je lui suis un pareil voisin.
6. «Que, par l’effet de ses méchantes pensées, me fiant à lui, je fus pris, et ensuite mis à mort, pas n’est besoin de le dire;
7. «Mais ce que tu ne peux avoir appris, combien ma mort fut cruelle, tu l’entendras, et tu sauras si par lui je fus offensé.
8. «Un étroit pertuis est dans la mue à cause de moi appelée de la Faim, et où il faut que d’autres encore soient enfermés.
9. «Il m’avait, par son ouverture, déjà montré plusieurs fois la lune, quand je tombai dans le mauvais sommeil, qui le voile de l’avenir pour moi déchira.
10. «Celui-ci me paraissait maître et seigneur, et chassait le loup et les louveteaux vers les monts qui empêchent les Pisans de voir Lucques :
11. «Avec des chiennes maigres, agiles et bien dressées, devant lui il avait posté Gualandi, et Sismondi, et Lanfranchi.
12. «Après une plus longue course, fatigués me paraissaient le père et le fils, et il me semblait voir les dents aiguës leur ouvrir les flancs.
13. «Lorsque avant le matin je fus réveillé, j’entendis mes fils, qui étaient avec moi, se plaindre en dormant et demander du pain.
14. «Bien cruel es-tu, si déjà tu ne t’attristes, pensant à ce qui s’annonçait à mon cœur; et si tu ne pleures pas, de quoi pleureras-tu?
15. «Déjà ils étaient éveillés, et l’heure approchait où, de coutume, la nourriture on nous apportait, et, à cause de son rêve, chacun était en anxiété.
16. «Et j’entendis en bas sceller la porte de l’horrible tour, et de mes fils je regardai le visage, sans rien dire.
17. «Je ne pleurais pas, tant au-dedans je fus pétrifié : ils pleuraient, eux; et mon petit Anselmo dit : — Père, comme tu regardes! Qu’as-tu?...
18 «Cependant je contins mes larmes, et ne répondis point, ni de tout ce jour, ni la nuit d’après, jusqu’à ce que le soleil se fût de nouveau levé sur le monde.
19 «Lorsqu’un faible rayon eut pénétré dans le triste cachot, et que sur quatre visages je vis mon propre aspect,
20. «De douleur les deux mains je me mordis; et ceux-là, pensant que c’était par l’envie de manger, soudain se levèrent,
21. «Et dirent : — Père, bien moins de peine nous serait-ce, si de nous tu mangeais; tu nous as revêtus de ces misérables chairs, et toi aussi dépouille-nous-en!...
22. «Lors je me calmai, pour ne pas les affliger plus. Ce jour et le suivant, nous demeurâmes muets. Ah! terre barbare, pourquoi ne t’ouvris-tu point?
23. «Quand nous fûmes au quatrième jour, Guaddo tomba étendu à mes pieds, disant : — Père, pourquoi ne me secours-tu?...
24. «Là il mourut : et, comme tu me vois, je vis les trois autres tomber, un à un, entre le cinquième jour et le sixième; et moi,
25. «Déjà aveugle, de l’un à l’autre à tâtons j’allais ; trois jours je les appelai après qu’ils furent morts... Puis, plus que la douleur, puissante fut la faim.»
26. Cela dit, il tourna les yeux, et renfonça les dents dans le crâne misérable, qu’il broya comme le chien broie les os.
27. Ah ! Pise, honte des peuples du beau pays où sonne le si, puisqu’à te punir tes voisins sont lents,

Voilà sans conteste l’un des récits les plus émouvants de l’Enfer de Dante, avec le récit de Paolo Malatesta et de Francesca da Rimini. On en oublie qu’Ugolino n’était pas un tendre. Sa réputation de cruauté est confirmée. De plus, c’est un traître, ayant abandonné volontairement la position stratégique des Gibelins qu’il devait défendre, faisant perdre à sa ville, sa patrie, une importante bataille navale (dite bataille de la Meloria, 1284 aux mains des Gênois), ce qui ne l’empêcha pas de prendre ensuite le pouvoir, soit par ruse, soit par menaces, exterminant sans pitié tous ceux qui s’opposaient à lui. C’est donc par la terreur qu’il gouverna Pise, c’est par la terreur que Ruggeri Ubaldini le renversa, le faisant enfermer avec quatre de ses fils dans une oubliette, leur faisant d’abord distribuer parcimonieusement les vivres, puis les affamant progressivement. Il n’est pas sûr qu’Ugolino ait été le dernier à survivre en mangeant le corps de ses enfants morts près de lui. Aucun témoignage de l’époque ne l’atteste. Pris dans la glace, Ugolino est condamné à dévorer le crâne de l’archevêque, mordant à belles dents celui qui l’avait laissé mourir, lui et ses enfants, de faim.

 

Pour si émouvant que soit le chant de Dante, il ne nous aide pas à détacher l’idiosyncrasie du traître. Il en va de même d’Albéric de Manfredi, qui appartenait à la famille guelfe fondatrice de la tyrannie de Faenza. En 1285, le moine Albéric convie à un banquet certains membres de son immense famille avec lesquels il s’était pris de querelles. C’était, semble-t-il, en vue d’une réconciliation, mais quand on arriva au dessert, il se lèva en criant qu’on apporte les figues. C’était le signal convenu. Des hommes d’arme se jetèrent sur les Manfredi dissidents et les massacrèrent. Il en va de même de Branca Doria (Gênes 1233-1325), qui se montra plus que discourtois avec Dante et que le poète accusa d’être le meurtrier de son beau-père Michel Zanche. De tout cela, on ne peut que retenir des vengeances personnelles du poète. Les partisans guelfes, les traîtres à la cause des Gibelins qui est son parti, sont précipités dans cette mer gélatineuse d’où émergent Hugolino et Ruggiero. Aussi, c’est au circuit de Ptolémée, le pharaon d’Égypte qui trahit Pompée dans sa guerre contre César, qu’en appelle Dante Aligheri.

 

Si nous nous tournons maintenant vers cette trahison de Ptolémée, nous commençons à mieux pénétrer l’esprit «passif» que Toynbee associe à la personnalité du «traître». 

 

Au moment où la civilisation hellénique avait entrepris sa désagrégation, en Grèce à partir de la guerre du Péloponnèse et à Rome à partir des troubles sociaux liés à la révolte des Gracques, la civilisation égyptienne était depuis longtemps désintégrée. Conquise successivement par les Perses et les Grecs, elle était devenue la cible des ambitions romaines qui étaient à constituer leur État universel en faisant de la Méditer-

ranée la mare nostrum. L’Égypte restait indépendante et riche. L’Égypte était le grenier de la Méditerranée. Tout chez elle n’était plus que syncrétisme. Sérapis, le dieu à la mode, était une fabrication grecque. Son art, depuis l’époque Saïte, avait rompu avec ses traditions et était de l’art grec. Alexandrie, sa nouvelle capitale, était une ville cosmopolite dominée par la culture grecque. Plus qu’Athènes, elle était la capitale culturelle du monde hellénistique. Son phare était considéré comme une merveille du monde et sa bibliothèque la plus riche. Enfin, sa dynastie régnante, les Lagides – la dernière de ces longues dynasties qui remontaient à près de quatre millénaires -, était elle-même un métissage où le grec l’emportait sur l’égyptien.

 

Si Rome avait une armée, l’Égypte avait une marine. Une marine puissante qui tenait la Méditerranée orientale. Le jeune roi Ptolémée XIII partageait, selon la tradition égyptienne, le royaume avec sa sœur et épouse Cléopâtre. La fin de la dynastie des Lagides qu’avait imposé Alexandre le Grand lors de sa conquête du monde oriental fut une suite de tragédies shakespeariennes. Sylla, le dictateur romain, avait plus que tout autre, interféré dans les affaires intérieures de l’Égypte. Marié en désespoir de cause à sa propre fille, Bérénice, qui avait déjà été l’épouse de son frère Ptolémée XI, Ptolémée X mourut en laissant à celle-ci tout le pouvoir. Sylla se servit d’un fils de Ptolémée XI pour créer un état de tension à Alexandrie et obliger Bérénice à épouser celui qui allait devenir Ptolémée XII. À peine dix-neuf jours après leur mariage, Ptolémée XII assassina Bérénice, ce qui lui valut d’être assassiné à son tour par des soldats révoltés (80 av. J.-C.). «De ce fait la descendance des Lagides en ligne directe se trouvait éteinte». On résolut à en appeler à un fils bâtard de Ptolémée X, qui devint Ptolémée XIII.

 

Oscar de Wertheimer, dans sa biographie de la reine Cléopâtre, fille (et/ou sœur) de Ptolémée XIII, raconte les conditions qui firent de Ptolémée XIII le personnage retenu par Dante comme le modèle des traîtres :

 

«En Égypte, Ptolémée XIII avait été élevé à la royauté en l’an 80 dans les circonstances que nous avons vues. Rome refusa de le reconnaître. Le bruit courut d’un testament du dernier Ptolémée, le protégé de Sylla, par lequel ce prince faisait de Rome l’héritière de sa couronne. Ptolémée XII avait-il réellement mis à si haut prix le concours de Sylla? Mais qu’attendait-on alors pour présenter ce testament au sénat? Les testaments jouaient un grand rôle à cette époque. […] Si l’heure ne semblait pas encore venue de l’annexer, de la réduire au rang de province romaine, ce qui importait pour le moment était de la tenir en étroite dépendance. Dans l’annexion le sénat redoutait autre chose : confier à un légat une aussi riche province, n’était-ce pas mettre un trop grand pouvoir dans une seule main ? Que va donc faire Rome? En refusant de reconnaître Aulète, en insinuant qu’il n’est qu’un bâtard, en agitant le spectre du dernier Ptolémée et de son testament, elle fera peser sur la tête du malheureux souverain l’épée de Damoclès d’une déposition toujours pendante, et le rendra ainsi souple à ses volontés. Une telle politique servait admirablement les intérêts de Rome en assurant son influence sur l’Égypte et en préparant sa mainmise sur le pays. Mais elle ne servait pas moins les intérêts privés des maîtres de l’heure, qui en tenant le sort d’Aulète entre leurs mains avaient un moyen facile de lui extorquer constamment de l’argent. Telles furent les composantes du destin à la fois tragique et ridicule de Ptolémée XIII». (O. de Wertheimer. Cléopâtre reine des Rois, Paris, Payot, rééd. Livre de poche Col. historique, # 1159-1160, pp.62 et 63-64).


Il est difficile de nier le schisme moral qui déchirait non seulement le pharaon, mais l’ensemble de l’Égypte au premier point, puis le reste de la civilisation hellénique. La position égyptienne, depuis Ptolémée XII au moins, était strictement passive. Les dictateurs romains faisaient et défaisaient ses rois. Mais Rome ne fasait rien de plus qu’élargir son œcoumène. Rien ne se créait autrement que par des syncrétisme dont la veine était épuisée depuis longtemps. Il n’y avait plus qu’à se laisser entraîner sur la pente fatale pour l’Égypte que d’être la marionnette et pour Rome d’être le marionnettiste. Le sentiment qui naissait alors chez Ptolémée est précisément décrit par notre historien :

«Nul souverain ne fut plus craintif, plus tourmenté, plus harcelé que lui. Il était maître absolu dans son pays, c’est entendu, mais que décideraient demain les puissants de Rome? À tout instant le malheur pouvait fondre sur lui; à tout instant, sous un prétexte quelconque, Rome pouvait occuper l’Égypte. Aussi entretenait-il en permanence des agents à Rome, qui le renseignaient jour par jour sur ce qui se passait dans la capitale. Il vivait à Alexandrie dans l’abondance et la débauche, mais le bon temps des grands ancêtres était loin. Ptolémée XIII s’était surnommé lui-même Philopator (ami de son père), Philométor (ami de sa mère) et aussi “nouveau Dionysos”. Mais le peuple l’appelait simplement Aulète, le joueur de flûte. Il y avait plus de raillerie que de respect dans ce surnom, quoique le dieu Pan parcourût les campagnes en jouant du syrinx et qu’Apollon non plus ne le dédaignât pas. Mais on rougissait d’un roi qui prenait part à des concours et se prostituait dans les fêtes, sa flûte aux lèvres, parmi les joueuses professionnelles, qui n’étaient en fin de compte que des filles publiques, des hétaïres. Il se consolait de son impuissance à tenir le sceptre en tirant de son instrument des sons plaintifs, ou, comme fera plus tard Néron, en écrivant de mauvais vers et composant de médiocres chansons. Et cependant Aulète, s’il était dépourvu des fortes qualités qui font le souverain, était sage, réfléchi et avisé» (O. de Wertheimer. Ibid. pp. 64-65).


Ne surestimons pas la chance de Ptolémée XIII face à la situation qui le protégeait de l’annexion romaine. L’attribution de titres ampoulés à son égard compense le mépris populaire qui saisit parfaitement le double sens du «joueur de flûte» depuis que la déesse Isis ramena à la vie Osiris en suçant son pénis. Comme le roi Hérode en Palestine, Ptolémée XIII était le jouet de Rome. Le «joueur de flûte» ne pouvait être que celui qui pratiquait une «fellation romaine» pour rester sur son trône et en cela réside sa sagesse et sa réflexion. Devant les exigences romaines, Ptolémée tire-au-flanc, déserte, abandonne ce qui reste de son pouvoir en même temps que de la liberté égyptienne, pour autant que cette liberté ait encore un sens :

 

«C’est cet homme, et son empire à travers lui, que la proposition de Crassus visait à frapper au cœur. Crassus proposa d’abord que l’Égypte fût astreinte à payer tribut. Mais la motion ne parut pas recevable, car après tout l’Égypte était officiellement l’alliée de Rome! Crassus demanda alors qu’elle fût purement et simplement incorporée comme province à l’empire romain. Le but caché de cette motion était de faire confier à César le commandement de la nouvelle province, de manière à lui permettre de lui fournir un gage, à lui Crassus, pour les énormes dettes qu’il avait contractées envers lui. Le parti du sénat mit cette motion en échec, dans la crainte que les livraisons de blé de l’Égypte ne fussent exploitées par les démocrates pour leurs fins personnelles. Une année passa ainsi, tout entière occupée par les luttes intérieures. Il semblait vraiment que les hauts fonctionnaires de l’État n’eussent rien de mieux à faire que de s’empêcher et de se paralyser mutuellement dans leur action. L’année suivante, le projet de Crassus fut repris sous une autre forme, Crassus proposa de charger une commission de dix membres d’organiser les fournitures de blé de tous les territoires relevant de Rome et situés hors d’Italie. Par ce détour les décemvirs, parmi lesquels César et Crassus joueraient naturellement le rôle principal, auraient la haute main sur l’Égypte. Nouveau rejet du projet, dû encore à la résistance du sénat. Alors les démocrates agissaient en ennemis d’Aulète, et les aristocrates intervenaient pour sa défense. Mais aucun des deux partis n’agissait par haine ou affection particulière envers le roi : ils suivaient l’un comme l’autre leurs intérêts du moment, et voilà tout». (O. de Wertheimer. Ibid. pp. 65-66)


Ce qui se passait était simple. Ptolémée XIII et l’enjeu de l’Égypte se voyaient incorporés progressivement à l’intérieur de la guerre civile romaine. D’une part les «démocrates», partisans des arrivistes comme Crassus et César, de l’autre les «aristocrates», les patriciens, les sénateurs et Pompée qui maintenaient l’indépendance de l’Égypte pour ne pas la voir confiée à un ambitieux. Pompée et le sénat sauvaient, temporairement, l’indépendance de l’Égypte afin de contrer l’influence des démocrates. Ils tenaient l’Égypte pour allié. Et c’est ainsi que se mettait en place le processus qui allait faire de Ptolémée XIII le modèle des traîtres, car…

 

«C’est à cette époque qu’Aulète fut requis par Pompée de lever plusieurs milliers de cavaliers en soutien des forces expédition-naires romaines en Orient. Cette mesure, s’ajoutant à la menace que le peuple sentait peser sur l’Égypte et à l’épuisement financier du pays pressuré par son roi, souleva à Alexandrie une immense émotion. Aulète n’en envoya pas moins à Pompée, en outre des cavaliers, de magnifiques présents. Mais tandis que le général romain ouvrait sa main toute grande pour les recevoir, son oreille restait fermée aux appels de détresse du souverain égyptien». (O. de Wertheimer. Ibid. p. 66).


Finalement, c’est à Rome que le destin de l’Égypte se précipita. La formation du  premier triumvirat César-Pompée-Crassus mis Ptolémée en panique. Plus que jamais le tire-au-flanc n’avait d’autres solutions que de «tâcher de s’arranger avec ces nouveaux maîtres». Il s’agissait tout simplement de payer une rançon : «Il paierait une fois pour toutes la somme qu’il faudrait, cela valait mieux que d’être périodiquement dépouillé et de continuer à trembler pour sa place. Le plan réussit : Aulète fit un traité avec César et Pompée, aux termes duquel il leur paierait une somme de 6,000 talents d’or (près de 23 millions de nos francs). En échange César s’engageait à faire voter un projet de loi reconnaissant Aulète et le proclamant souverain ami et allié du peuple romain. Aulète avait donc obtenu de son plus cruel ennemi l’accomplissement du plus audacieux de ses vœux. Le fait acquis était d’importance, mais la question égyptienne ne jouait pas encore un rôle de premier plan dans la politique romaine» (O. de Wertheimer. Ibid. p. 68).

 

C’est alors que César s’engagea dans sa campagne contre les Gaules. Retenu loin de Rome, Crassus et son parti regardèrent à nouveau vers l'Égypte. Les choses tournaient au vinaigre à Alexandrie et le roi dut fuir sa capitale. Il chercha refuge auprès de Rome. Il fut reçu froidement par Crassus, mais Pompée le reçut à bras ouverts. Il devint littéralement le protecteur du roi en fuite : «Il l’invita chez lui, à sa villa d’Albano. Le geste n’était pas seulement amical : en logeant le roi Pompée s’assurait de sa personne et en faisait l’instrument docile de sa politique. Aulète arriva, comme il convient à un roi, avec une nombreuse suite. Comme il lui fallait de grosses sommes pour arriver à ses fins, et que ses sujets étaient trop loin pour pouvoir être facilement exploités, il lui fallut bien se procurer de l’argent par d’autres moyens. Il emprunta, signa des traites, hypothéqua son royaume. Son principal créancier était un certain Rabirius, gros financier qui, au contraire de Crassus, n’avait pas d’ambitions politiques. On le trouvait dans toutes les grandes entreprises; il prêtait des capitaux à gros intérêt aux municipalités, aux gens d’affaires, aux politiciens» (O. de Wertheimer. Ibid. p. 72).

 

Là où le capitalisme mène la règle du jeu, là le sang coule : «À peine les gens d’Alexandrie eurent-ils appris que leur roi était à Rome et y travaillait à sa restauration qu’ils envoyèrent une députation de cent membres, sous la direction du savant Dion, pour protester contre cette entreprise. Au moment où la délégation venait de débarquer à Pouzzoles, le grand port romain de Campanie qui assurait les relations avec l’Orient, elle fut traîtreusement assaillie par des assassins à gages; un grand nombre de ses membres périrent; d’autres s’enfuirent et parvinrent à Rome. Ces quelques survivants furent facilement circonvenus ou achetés. Leur chef lui-même, Dion le philosophe, se tut; il logeait chez un Romain du nom de Luccius qu’il connaissait d’Alexandrie» (O. de Wertheimer. Ibid. p. 73). L’alliance de Pompée-Ptolémée se voyait maintenant marquée du sceau du sang.

 

Dion fut bientôt assassiné et Ptolémée prit peur. Il devint alors un errant dans les différents ports du Moyen-Orient. Pompée, qui le gardait comme une carte en réserve, parvint à lui faire restituer son trône à l'aide de légions romaines qui s'installèrent à demeure et devaient, finalement, se retourner contre lui. Car le pacte des triumvirs était rompu. Crassus mort, César et Pompée s’affrontèrent dans une bataille décisive, à Pharsale «sa chute laissa ses partisans anéantis. L’homme qui avait écrasé le soulève-

ment de Spartacus, dispersé les pirates, vaincu le grand Mithridate, l’homme qui incarnait aux yeux de l’Orient la force et la grandeur romaine, Pompée était vaincu en dépit d’une évidente supériorité de force!» (O. de Wertheimer. Ibid. pp. 77-78). Voilà que Ptolémée avait récupéré son royaume et que Pompée était, à son tour, chassé de la République. Après de nombreuses tribulations, il décida d’aller chercher refuge auprès de celui qu’il avait protégé contre l’avidité de César et les ambitions de Crassus. Avec Pharsale, c’était au tour de Pompée de connaître ce sentiment qui terrorisait Ptolémée, celui du sentiment de la pente fatale : «cette sensation de vide, de totale impuissance dut lui faire apparaître son malheur comme définitif. Il s’enfuit de la mêlée, se réfugie dans son camp, jette son écharpe de commandement et demeure abattu, sans voix, la main fixe, le cerveau absent» (O. de Wertheimer. Ibid. p. 78).

 

Pour l’heure, l’Égypte était en pleine guerre civile elle aussi. Ptolémée XIII s’opposait à sa fille (ou sa sœur, les sources sont contradictoires) CléopâtreVII, la célèbre reine. Pompée ne se rendit pas directement à Alexandrie mais vers la côte, près de Péluse, où campait l’armée de Ptolémée. «Et c’est alors que furent commis la trahison et le crime, l’assassinat de Pompée dans le petit bateau qui servait au débarquement. Le meurtre fut accompli par l’officier “gabinien” [du nom du proconsul romain Gabinius placé à Alexandrie par Rome] Septimius, par ordre de la cabale du palais, et sous les yeux d’Achillas, qui avait lui-même pris place dans le bateau pour surveiller l’exécution de ses ordres. […] Ptolémée, drapé dans sa chlamyde de pourpre était sur la côte, d’où il observait la scène (septembre 48 av. J.-C.)» (E. Bevan. Histoire des Lagides, Paris, Payot, 1934, pp. 403-404). Ce conseil comprenait Pothin et Théodote, deux cabalistes ralliés à César sous le prétexte, selon Plutarque, que «recevoir Pompée, c’est se donner César pour ennemi et Pompée pour maître; le repousser, c’est faire que Pompée nous en voudra de l’avoir chassé, et César d’être obligé de le poursuivre. Le mieux est donc de l’envoyer chercher et de le faire périr. Ainsi, nous obligerons l’un sans avoir à redouter l’autre. Et il ajoute, dit-on, en souriant : un mort ne mord pas» (Cité in E. Bevan. Ibid. p. 404, n. 1).

 

Le récit original du crime reste celui de Plutarque (Ier siècle apr. J.-C.)  qui devait inspirer plus tard la célèbre pièce de Corneille, La mort de Pompée :

«L’abominable plan fut suivi de point en point. Pendant que les envoyés de Pompée allaient porter à leur maître l’invitation royale, Achillas, accompagné de deux officiers gabiniens qui avaient accepté ce triste rôle, le tribun militaire L. Septimius et le centurion Salvius, et de trois ou quatre valets, Achillas, dis-je, monta dans une simple barque de pêcheur, où il n’y avait plus de place que pour quelques personnes. C’était une précaution prise pour isoler Pompée et prévenir toute résistance de sa part. En même temps, l’armée se déployait sur le rivage, le roi, vêtu de pourpre, au milieu et les vaisseaux de guerre se garnissaient de leurs équipages. Ces allures étranges, tant de pompe, d’une part, de l’autre, une mauvaise barque pour aller chercher l’hôte du roi, parurent suspectes aux amis de Pompée. Il était encore temps de fuir : Pompée attendit. Cependant le bateau s’approcha, et Septimius, s’étant levé le premier, salua Pompée en latin du titre d’imperator. Achillas lui fit ses politesses en grec et l’invita à descendre dans la barque, sous prétexte qu’il y avait beaucoup de bas-fonds, et que, à cause des bancs de sable, la mer n’avait pas assez d’eau pour porter une trière. Pompée embrasse Cornélie [sa femme] qui le pleurait déjà comme perdu, et il ordonne à deux centurions de sa suite à son affranchi Philippe et à un serviteur nommé Scythès, d’embarquer avant lui. Au moment où Achillas lui tendait la main du bateau, se retournant vers sa femme et son fils, il prononça ces vers de Sophocle : “Tout homme qui entre chez un tyran est son esclave, y fût-il venu libre”. Ce furent les dernières paroles qu’il adressa aux siens, et il entra dans la barque.

La distance était longue de la trière au rivage. Comme, durant le trajet, personne ne lui adressait un mot aimable, il se tourna vers Septimius. “N’avons-nous pas”, dit-il, “si je ne me trompe, fait la guerre ensemble?” Septimius ne fit qu’un signe de tête, sans une parole, sans marque d’intérêt. Il se fit de nouveau un profond silence. Pompée prit un petit cahier où il avait écrit un discours en grec qu’il se proposait d’adresser à Ptolémée, et se mit à lire. Lorsqu’ils furent près de terre, Cornélie, inquiète, regardait avec ses amis, du haut de la trière, ce qui allait arriver. Elle commençait à se rassurer en voyant les gens du roi venir en foule au débarquement, comme pour le recevoir avec honneur. À ce moment, Pompée prenait la main de Philippe pour se lever plus facilement. Septimius lui porte par derrière un premier coup d’épée au travers du corps; puis Salvius après lui, puis Achillas tirèrent leurs coutelas. Pompée, prenant sa toge des deux mains, s’en couvre le visage, et, sans rien dire ni faire d’indigne de lui, poussant simplement un soupir, s’abandonne à leurs coups» (Cité in E.Bevan. ibid. p. 404, n. 2).


Pour être moins pathétique que le récit d’Ugolino, celui de Plutarque rend bien tout le tragique de la situation. Achillas trancha la tête de Pompée afin de la porter à César, ce qui ne sera pas suffisant pour convaincre le dictateur de retourner à Rome. César continua donc son avance vers l'Égypte. Tant qu'au corps, lavé, il fut brûlé sur un bûcher. Deux tires-au-flanc se retrou-

vaient et dans le but de complaire à César et déjà dévoré par la peur, l'un sacrifia son ancien protecteur de la plus lâche manière. Et comme toutes les solutions passives, ce meurtre ne ramena pas la sécurité sur l’Égypte. Ptolémée XIII se serait noyé accidentellement le 15 janvier 47 av. J.-C., laissant régner côte à côte Cléopâtre et son jeune frère Ptolémée XIV. Suivant l’exemple de son père (ou son frère), Cléopâtre devint la maîtresse de César jusqu’à lui donner un fils. Il sera échu à Octave, lors de sa victoire à Actium sur la flotte égyptienne ralliée au parti de Marc-Antoine de faire passer l’annexion pleine et entière de l’Égypte dans l’Empire romain.

 

Tout au long de cette histoire, sur laquelle nous nous sommes attardés, nous rencontrons l’exactitude de l’explication de Toynbee sur les mécanismes de la traîtrise. D’une part, le mouvement d’abandon, renforcé par l’acte de désertion sous l’impulsion d’un sentiment d’entraînement fatal frappe aussi bien le destin égyptien que la Fortuna du règne de Ptolémée XIII. Il en va de même de Pompée. Pharsale, malgré la supériorité en forces de Pompée, concrétise le sentiment fatal. Pompée déserte comme Ptolémée avant lui. Il cherche refuge auprès du roi restauré et celui-ci, toujours apeuré par la force romaine, fait tuer son invité sous ses yeux. Il apparaît impossible de restaurer le sens de l’unité perdu et pallier à la faillite de l’auto-détermination. Une auto-détermination depuis longtemps perdue en Égypte et un double schisme du corps et de l’âme dans le camp hellénique.

 

Ce qui enracine le sentiment d’entraînement fatal ici, c'est l'accumulation des circonstances. La logique conjoncturelle de l’histoire qui précipite aussi bien un passif (Ptolémée XIII) qu’un actif (Pompée) dans la pente irrémédiable de la faillite de l’auto-détermination, fait de la déroute une véritable structure, une «nécessité» qui génère une telle attitude. L’angoisse d’être porté par un courant fataliste s’empare de tous ceux pour qui la Fortuna ne semble pas avoir élu. La supériorité des forces romaines viendra à bout d’une civilisation multimillénaire tandis que les siècles commencent déjà à être comptés pour l’imperium romain lui-même.

 

N’empêche, la trahison de Ptolémée XIII est devenue un moyen, une stratégie de faibles dans les conditions qui étaient celles à son avènement sur le trône égyptien. Paradoxalement, sa passivité a joué en sa faveur même si elle en a fait un hère méprisé et méprisable. La justification idéologique des traîtres est d’affirmer ostensiblement que leur «stratégie» était la bonne et qu’elle bénéficie au plus grand nombre. Il ne s’agit plus de vertu, d’honneurs, de dignité, mais de survie, de tirer son épingle du jeu ou les marrons du feu. Voilà pourquoi le fanatisme, le terrorisme et le martyre sont les opposés de la désertion passive. Les excès contraires sont motivés par de mêmes angoisses, de mêmes craintes et un même effondrement moral. Le dédoublement interne de la collectivité se polarise sur deux figures qui assurent que leur seule stratégie peut sauver le sens de l’unité perdu et restaurer l’auto-détermination du groupe contre ses voisins envahissants ou oppressants. Il ne s’est trouvé aucun fanatique pour sacrifier sa vie pour Ptolémée ou celle de Pompée. Non seulement la passivité animait les individus, mais elle baignait tout l’ensemble civilisationnel.

 

Cela fait paraître les trahisons occasionnelles, comme celles retenues dans l’Italie du Dante, comme une affaire de «personnalités» et non de symptôme du corps social lui-même. Que le prince Eugène de Savoie (1663-1736), par dépit, délaisse Louis XIV pour se mettre au service des Habsbourg, c’est une affaire strictement personnelle. Il en va de même du général Bernadotte, une fois que Napoléon l’a fait roi de Suède sous le titre de Charles XIV et qu’ensuite il se porte aux côtés des alliés pour combattre l’empereur, là encore c’est une «trahison» stratégique. Le sentiment de la pente fatale qui attend la collectivité est parfois dominée par l’attitude active. Voilà pourquoi les puissances vainqueurs sécrètent peu de traîtres en leur sein. Prenons les Etats-Unis d’Amérique. Si Benedict Arnold est devenu le modèle des traîtres, les «trahisons» successives des officiers Bradley Manning et Edward Snowden, qui ont révélé au grand publique américain les agissements des appareils d’État comme la CIA et le NSA dans les attaques vicieuses en Afghanistan et en Irak et la surveillance des citoyens américains, partagent le sentiment intime que leur pays glisse sur une pente fatale; accepte de déserter leur poste; se sentent revêtus du fardeau du «péché» de leur pays face à ses propres idéaux, ses principes «sacrés», et sa «nécessité» historique.

 

Benedict Arnold s’est fait une réputation de traître dans l’histoire américaine pour avoir livré West Point aux Anglais lors de la guerre d’Indépendance. Contrairement à Cugnet, le Français qui aurait indiqué aux Anglais le passage de l’Anse-aux-Foulons en 1759, précédant la bataille des Plaines d’Abraham, Arnold a laissé une trace consciente et fort vivace dans la mythologie américaine. Ancien apothicaire puis libraire du Connecticut, Benedict Arnold (1741-1801) fut un officier courageux et audacieux de la jeune république américaine. Officier vaillant, il s'empara du fort Ticonderoga (1775), participa au siège de Québec qui fut fatal à son supérieur, le général Montgomery (31 décembre 1775), enfin défit Burgoyne à la bataille de Saratoga en 1777, victoire décisive qui invita les Français et les Espagnols à appuyer les treize colonies rebelles contre leur mère-patrie. En juin 1778, il épousa la fille d'un Loyaliste, adversaire de la révolution, au moment même où il se vit l'objet de griefs de toutes sortes de la part de collègues qui cherchaient à obtenir un vote de blâme de la part du Congrès. Disgracié des hautes fonctions militaires qu'il détenait, Washington, qui l'estimait quand même beaucoup, lui confia le commandement du fort de West Point, poste-clé sur le fleuve Hudson, défense de la ville de New York, occupée alors par les troupes britanniques de sir Henry Clinton. Toujours à court d'argent à cause de dépenses smptuaires, Arnold se figurait-il vraiment «que la possession de l'Hudson jointe aux points d'appui que les Anglais avaient pris dans le Sud, terminerait promptement la guerre en leur faveur, et qu'alors il deviendrait le héros de l'heure?» (H. W. Elson. Histoire des États-Unis, Paris, Payot, Col. Bibliothèque historique, 1930, p. 285). Chimère que tout cela! Depuis l'alliance française et la bataille de Monmouth (28 juin 1778), le sort des états du Nord était scellé en faveur des révolutionnaires. Autre chose eut été les conséquences de la trahison au début de la guerre d'Indépendance. 

 

«Quoi qu'il en soit, Arnold accepta des pourparlers secrets avec Clinton par l'intermédiaire d'un certain major André qui fut capturé un soir par des soldats américains. On trouva, dans l'une de ses bottes, la correspondance compromettante, ce qui avorta la trahison. Arnold put s'enfuir en Angleterre pendant qu'André se balançait au bout d'une corde. Washington se montra navré et les patriotes scandalisés de la trahison de Arnold, mais leur cause n'en souffrit pas. Pas plus qu'elle ne souffrit des tentatives avortées de Clinton et de ses comparses pour convertir à la cause royale des patriotes comme Ethan Allen, Philip Schuyler, John Sullivan et le général Samuel Holden Parsons, du Connecticut. En définitive, les manœuvres de corruption des Anglais s’avérèrent moins efficaces que leurs armes» (J. R. Alden. La guerre d’indépendance, Paris, Seghers, Col. Vent d’ouest, # 12, 1965, p. 307).


Même si elle eut lieu dans un contexte exacerbé de fièvre obsidionale, lorsque les troupes anglaises occupaient l'ensemble des états du Nord, la trahison de Arnold impressionna suffisamment l'affect répulsif pour scandaliser les combattants de la Révolution. D'autres traîtres, moins célèbres et plus symboliques que dangereux, furent affublés d'un même symbole de répulsion, tel Aaron Burr qui, après avoir tué en duel le brillant avocat Alexander Hamilton, l'un des principaux artisans de la Constitution américaine, voulut détacher une partie de l'ouest américain en vue d'y instaurer un empire personnel, aventure qui échoua de manière burlesque en 1805 lorsque son complice, le général Wilkinson, vendit la mèche au président Jefferson. Enfin, le poète Ezra Pound (1885-1972), qui osa animer des émissions radiophoniques de propagande en faveur de Mussolini pendant la Seconde Guerre mondiale fut affligé de charges de trahison déposées contre lui, mais qui furent plus tard retirées. On le voit, c'est parce qu'ils se sentaient attiré par un mouvement d'ascension et non une pente fatale, même aux pires moments de la guerre contre une puissance beaucoup plus forte, plus riche et mieux équipée que les indépendantistes américains évitèrent le piège de l'action passive des traîtres. 

 

Bien entendu, les cas de cités assiégées ont toujours été propice à sécréter des fièvres obsidionales, ou la «mentalité de garnison» si vous préférez, et le sentiment d'insécurité (par l'encerclement) et la volonté de puissance d'un individu ou d'un parti (par la trahison d'un soi-disant «sauveur») se conjuguent différemment d'un cas l'autre. Les formidables trahisons rendent compte du rôle fantasmatique qu'occupe le traître dans le délire paranoïaque. La différence du cas québécois comparé au cas américain va nous aider à mieux comprendre comment s'effectue la structuration fantasmatique de la figure du traître portée jusqu'à l'essence métaphysi-

que. Cette différence suggère que le refoule-

ment collectif entraîne-

rait une compensa-

tion fantasmatique à reconnaître des traîtres partout dans l'Histoire, par l'évacuation de toutes formes de figures positives actives de héros. Bref, les traitres chasseraient les héros du panthéon national. Quand les héros (Washington, Franklin, Adams, Jefferson) l'emportent, les traîtres (Arnold) se raréfient. Le traître occuperait, dans l'inconscient collectif québécois, une fonction de symbole structurant à la déstructuration, nécessitant l'apparition d'hommes politiques ou autres se croyant revêtus de cette fonction déstructurante dans le but paradoxal de conserver le sens de l'unité. Au contraire, les Américains, en érigeant très tôt la figure du héros dont la fonction symbolique est de structurer l'action collective, rejette le traître comme élément passif et négatif de la conscience nationale. Le traître est condamné à une répulsion telle qu'aucun homme politique ou autres ne voudrait se voir recouvrir de cette fonction déstructurante, de sorte que le plus grand honneur étant de passer pour un Patriote, le fait de passer pour un traître aux yeux des siens est la pire opprobre, la pire honte qui soit. Jusqu'à une période récente, dans la conscience historique américaine, le traître restait l'étranger, le Un-American auquel quelques rares américains osaient, par esprit pervers et subversif, se rallier; il entrete-

nait, au niveau fantasma-

tique, l'agressi-

vité destrudi-

nale, mais dans une relation essentiellement sadique. Voilà pourquoi l'Amérique s'interroge présentement à savoir si Manning et Snowden sont des héros ou des traîtres. Dans sa voisine, la société québécoise, le traître, c'est le Soi collectif s'autodétruisant et se dénonçant «du plus petit au plus grand». Les Américains, pourtant, ne sont pas moins paranoïaques que les Québécois, bien au contraire! Mais la fonction symbolique de la figure du traître n'y tient pas le même rôle. Complaisance perverse et subversive, dans le cas québécois, entraînant l'agressivité dans une relation destrudinale essentiellement masochiste, la fièvre obsidionale apparaît plus profondément intériorisée comme psychose, et peut-être moins évidente à première vue, si nous nous penchons sur le rapport individuel à l'obsession double d'encerclement (par un glacis anglo-saxon et protestant) et de trahisons potentielles (de «vendus», «Judas», «traitres» ou «parias»).

 

C’est le siège de Québec de 1759 qui a forgé cette structure psychotique sans pour autant créer l’idiosyncrasie du traître que l’échec des rébellions de 1837-1838 allait structurer de façon à faire de celui-ci une nécessité historique fatale, engageant la collectivité dans la voie de la passivité et de la soumission au sentiment d’abandon et d’entraînement fatal.

 

Dans le cas du siège de Québec de l’été 1759, l’action des traîtres est censurée et refoulée dans l’inconscient collectif. Pourtant les figures de traître ne manquent pas pour une historiographie québécoise qui raconte, généralement, une histoire assez «tranquille»! Du serrurier Jean Duval qui complota contre Champlain et fut pendu (1608) à Jacques Michel, qui aurait livré Québec aux frères Kirkes (1629); de Radisson et Des Groseillers qui vendaient leurs fourrures aux Anglais qui leur faisaient de meilleurs prix aux Chouayens qui soutiendront le gouvernement colonial anglais contre les Patriotes révoltés de 1837-1838; de Félix Poutré, ce faux rebelle, taupe de la police coloniale au sein de la société secrète des Frères Chasseurs à l’infiltration par la police fédérale canadienne des groupuscules du Front de Libération du Québec (F.L.Q.) jusqu’à la crise d’Octobre 1970, lorsque l’application de la Loi sur les mesures de guerre autorisa l’occupation du Québec par l’armée canadienne; de ces députés fédéraux conservateurs québécois qui votèrent contre le blâme adressé au gouvernement canadien pour avoir laissé pendre le métis révolté Louis Riel (mars 1886) et qu'un placard traitait de Bataillon des Pendards, aux députés libéraux québécois qui revinrent sur leur promesse de démissionner du cabinet fédéral s’il imposait la conscription lors de la Seconde Guerre mondiale (1942); de la provocation policière fédérale dans l’attentat à la dynamite contre la maison du magnat de la presse, lord Atholstan, en vue «de provoquer des incidents à Montréal pour y proclamer la loi martiale» en 1917 (R. Rumilly. Histoire de la Province de Québec, t. 22 : La Conscription, Montréal, Montréal Éditions, s.d., p. 156), jusqu’à la reprise du Bataillon des pendards, publié dans le quotidien Le Devoir le 4 décembre 1981, par la société nationaliste Saint-Jean-Baptiste dénonçant les 70 députés libéraux fédéraux qui avaient voté en faveur de la résolution constitutionnelle intervenue sans l'accord du Québec et prélude au rapatriement de la Constitution de Londres. Ce genre de pathos atteint la limite de l'infâmie lorsque les Québécois apprennent au printemps 1991, que l’ancien ministre des relations intergouvernementales du Parti Québécois, promoteur de l’indépendance nationale, Claude Morin, avait travaillé pour la gendarmerie fédérale en vue de lui fournir des renseignements (mais quels renseignements?). La liste des «traîtres» québécois est inépuisable. Sans oublier tous ces noms qu’on y rajoute par opinion politique; ces Lafontaine, Cartier, Laurier, Trudeau et autres, qui eurent le malheur de jouer une politique canadienne souvent au détriment des intérêts de la population québécoise; bref, nulle part mieux qu’au Québec l’on peut démontrer que la fabrication de traîtres relève d’un besoin de boucs émissaires de la défaite. Car cette diarrhée de traîtres, réels ou fantasmatiques, recouvre le seul traître qui prit une dimension traumatisante, celui qui aurait livré le secret passage aux troupes anglaises pour se porter aux hauteurs de la cité de Québec en septembre 1759.

 

L’esprit de garnison avait été répandu dans toute la Nouvelle-France bien avant que la flotte qui emmenait l’armée du général Wolfe ait paru devant Québec. Depuis cinq ans au moins, la colonie vivait en état de guerre avec ses voisins américains. Devant des troupes, dont la somme des soldats dépassait la population entière de la colonie française, de brillantes victoires alternaient avec des défaites crève-cœur. À la fin de septembre 1757, Lévis, bras droit du général Louis-Joseph marquis de Montcalm, assembla les grenadiers troublés par l’esprit de mutinerie et leur annonça «qu’il fallait se regarder comme dans une ville assiégée et privée de secours» (F.-X. Garneau. Histoire du Canada, t. 2, Paris, Félix Alcan, 1920, p. 188) Tout était prêt pour l’état de fièvre obsidionale. Tout au long de l’été 1759, Québec fut intensément bombardée, les campagnes rasées et le reste épuisé de l’armée française terrée dans la citadelle de Québec. Wolfe voulut tenter un premier débarquement, mais fut refoulé à ses navires qui parcouraient le fleuve Saint-Laurent en tous sens. Une dernière tentative pour s’emparer de la ville protégée par un cap d’accès difficile fut tentée dans la nuit du 12 au 13 septembre. Seul un sentier dérobé et dont la défense avait été confiée à un incompétent permit l’escalade de l’Anse-au-Foulon; et c’est ici que se place l’histoire du traître: «C’est encore un traître qui va indiquer l’existence d’un sentier de l’Anse-au-Foulon au champ d’Abraham Martin. Peu importent les âges et les noms [L’historien Paul Bruchési est le seul à le nommer explicitement : Thomas Cugnet, mais spécifie que c’était un traître français. Histoire du Canada, Éditions Beauchemin, 1954, p. 285)], les fonctions du traître restent invariablement les mêmes. La trahison, cette fois sans retour possible, a raison des murs, pis, des habitants de Québec. Le récit du témoin qui parle des inconstances de cette trahison est assez éloquent pour se passer de commentaires. “On devait, cette même nuit [il manque visiblement un mot], des vivres à un corps de troupe qui gardait un poste sur une hauteur proche de la Ville. Un malheureux déserteur les en instruisit et leur persuada qu’il leur serait facile de nous surprendre et de faire passer leur barge sous le Qui vive de nos Français qui devaient s’y rendre. Ils profitèrent de l’occasion et la trahison réussit. Ils débarquèrent à la faveur du qui-vive; l’officier qui commandait s’aperçut de la surprise mais trop tard. Ils (sic) se défendit, avec un peu de monde, et y fut blessé. L’ennemi se trouva par cette entreprise aux portes de Québec”. Trahison qui entrebâille les portes de Québec» (H. Weinmann. Du Canada au Québec : Généalogie d’une histoire, Montréal, L’Hexagone, 1987, p. 174). Avec Heinz Weinmann, nous pouvons nous demander pourquoi les études d’histoire - y compris la très documentée Guerre de la Conquête de Guy Frégault - n’en soufflent mot et que ce soit un témoignage anglais qui fasse mention de cette trahison? «Les Canadiens-français passent volontiers sous silence cet incident» de rajouter notre psychohistorien en note infrapaginale. Pourquoi, eux, qui sont si loquaces lorsqu’il s’agit d’énumérer leur liste interminable de traîtres nationaux, évitent-ils de parler de ce traître hautement symbolique - et pas nécessairement historique? Pourtant, un récit pour adolescent, la biographie du marquis de Montcalm, le «héros» tombé au champ d’honneur lors de la bataille des Plaines d’Abraham, est le seul à mentionner la trahison d’un inconnu et des bavardages de deux déserteurs du camp de Bougainville (G. Laviolette. Louis-Joseph, marquis de Montcalm, Québec, Éditions de l’A.B., Col. Gloires nationales, 1945, p. 25.

 

Est-ce parce que le traître était Français? Ou la traîtrise n’englobe-t-elle pas toute la France? Il était évident, depuis le traité d’Utrecht de 1713, que la France était prête à abandonner sa colonie et ses habitants au sort qui l’attendait. Un processus d’abandon était clairement établi et, le moment venu, la désertion, le sentiment d’être entraîné sur une pente fatale, devait décider du sort de la mentalité coloniale. Une paix de Trente ans, interve-

nue à la mort de Louis XIV, permit à la colonie de la Nouvelle-France de se développer et de survivre à ce que serait la Conquête anglaise de 1760 et l’abandon définitif par le traité de Paris de 1763. Le Fatum avait prononcé son diktat. Ne restait plus qu’à se «résigner», en attendant un fantaisiste retour de la France, mais sans trop y prêter d’attention. Le sort des Français d’Amérique était scellé et la désertion, la passivité inscrites dans leur sang. Lorsqu’au début du XIXe siècle, la crise s’aggrava entre la population canadienne et le gouvernement colonial, un fractionnement latent commença à émerger. Aux Patriotes qui optaient pour l’action, c’est-à-dire le contrôle de soi, le projet d’indépendance qui coïncide avec un acte d’auto-détermination, le sort fatal qui conduit au martyre s’il le faut, une grande majorité de Canadiens optèrent pour la passivité, la neutralité au mieux, l’engagement auprès des forces coloniales au pire. Ce furent ceux-là qu’on méprisa du nom de «Bureaucrates» ou de «Chouayens».

 

Si les Français sont rongés par le syndrome de Vichy à cause de la Collaboration durant l’occupation par les nazis, les Québécois sont dévorés par un syndrome du Chouayen, qui sert de pont entre l’indifférent et le Traître. Un traître qui prend des proportions métaphysiques qui rejoint le circuit de Ptolémée XIII. Du coup, dès 1834, le retour de la fièvre obsidionale ramenait le mauvais état psychologique de 1759. On dénonçait les tièdes, «on croyait voir partout des espions et des traîtres» (R.Rumilly, Papineau, Montréal, Bernard Valiquette, 1934, p. 144). La figure métaphysique du Traître était définitivement ancrée dans l’abject tout en s'insérant dans une logique de nécessité historique. Elle s'incarnait dans le Chouayen irréformable, entièrement vendu à la cause coloniale et profondément contre-révolutionnaire : son loyalisme témoignerait de son anti-patriotisme. Un orateur loyaliste, lors d'une grande assemblée des siens tenue à Montréal, sur la Place d'Armes, le 23 octobre 1837, parlant des Patriotes, déclarait de même : «[These] disloyal men, with reform on their lips, but treason and revolution in their hearts…» (Cité in J.-P. Bernard (éd.) Assemblées publiques, résolutions et déclarations de 1837-1838, Montréal, V.L.B. éditeur, Col. Études québécoises, 1988, p. 215), montre que l’opinion dans le camp adverse était également la même! Ici aussi, la mentalité d’assiégés faisait son nid. Chez les Patriotes comme chez les Chouayens, le Traître devint le deus ex machina de toutes les lâchetés, la cause unique de tous les échecs.

 

Le thème du Traître n’apparaît pas vraiment, ni en 1760, ni en 1775. Il n’existe pas, semble-t-il, avant 1834. En 1839, son modèle symbolique est clairement établi et aura une longue carrière qui s’ouvre devant lui dans l’imaginaire historique québécois. C’est lui qui va opérer le second renversement, celui de 1837-1838. Alors qu’en 1827, selon Bernard et Grenon, on voyait les loyalistes se faire patriotes; en 1837, un Georges de Boucherville va ramener le Patriote à la cause du Loyaliste : «Georges de Boucherville, secrétaire de l’Association des Fils de la Liberté, arrêté le 16 novembre 1837, confia à son journal en apprenant la fin tragique de Chénier : "Les Canadiens ne se sont pas montrés lâches! Non, ils furent trompés, trahis, puis abandonnés. Honte, infamie, déshonneur pour ceux qui les soulevèrent, pour les lancer dans la mitraille, afin de pouvoir assurer leur propre fuite, honteusement méditée à l’avance!"» (M. Brunet, in J.-P. Bernard (éd.). Les Idéologies québécoises au 19e siècle, Montréal, Boréal Express, Col. Études d’histoire du Québec, # 5, 1973, p. 85). Instabilité profondément baroque du transfuge qui double les patriotes sur leurs arrières et les livre à la vindicte militaire anglaise et au mépris des Chouayens. C’est le sentiment exprimé par Robert Nelson, en février 1838, aux lendemains de sa lecture furtive de la Proclamation d’Indépendance du Bas-Canada : «Papineau nous a abandonné et cela pour des motifs personnels et familiaux concernant les seigneuries et son amour invétéré pour les vieilles lois françaises. Nous pouvons mieux faire sans lui qu’avec lui. C’est un homme bon seulement pour parler et non pour agir» (Cité in F. Ouellet. Le Bas-Canada 1791-1840, Ottawa, P.U.O., 1976, p. 470). En automne 1838, c’est Robert Nelson à son tour qui prendra la poudre d’escampette, abandonnant là ses hommes à l’assaut des militaires : «Ce que je voulais c’était de dévoiler la conduite dégradante de R. Nelson; c’était encore pour rejeter la honte de ses actes, car en fuyant on nous accuse d’avoir partagé sa lâcheté…» déclara le Français Charles Hindenlang devant la cour martiale (Cité in J. Hare. Les Patriotes, 1830-1839, s.v., Les Éditions Libération, 1971, p. 208). Hindenlang sera pendu. Les vieillards malfaisants convoqués par le gouverneur Colborne pour prendre des mesures punitives contre les Patriotes, resteront honnis par les historiens, ainsi Gérard Filteau : «Les Canadiens présents [au Conseil spécial, réuni par Colborne et convoqué par Thomson], à l’exception de Quesnel, avaient, avec une extrême désinvolture, trahi les intérêts de leurs compatriotes. Le nom de ces traîtres mérite d’être retenu, ils se nommaient Pothier, De Léry et De Rocheblave» (G. Filteau. Histoire des Patriotes, Montréal, L’Aurore, 1975, pp. 454-455). Que dire alors du délire paranoïde manifeste d’un Joseph Costisella, trente ans plus tard, lorsqu’il écrit qu’aux élections de 1834, «les Anglais avaient utilisé des bandes de fiers-à-bras irlandais pour truquer le vote : à coups de matraques, ils avaient essayé de convaincre le peuple à voter pour l’occupant… […] Puis les résistants partirent pour Caughnawaga. Accueillis par d’hypocrites démonstrations d’amitiés, ils furent soudainement entourés d’Iroquois armés. Les résistants, qui n’avaient aucune arme à feu, durent se rendre. Les Iroquois les livrèrent aussitôt à l’occupant» (J. Costisella. Peuple de la nuit, Montréal, Éditions Chénier, 1965, pp. 456 et 459). Sans pousser aussi loin ce délire propre à la haine de soi, il est vrai que la réinsertion de nombreux Patriotes à l’intérieur de la machine politique canadienne, sous l’Acte d’Union après 1840, a laissé un goût amer au sens de notre histoire. L’effondrement d’un réformiste bien modéré, Étienne Parent, qui «conseille, dès octobre 1839, "l’assimilation" afin de "composer" avec les anglophones "une grande et puissante nation"» (R. Lahaise. Libéralisme sans liberté, Montréal, Lanctôt, 1997, p. 24), annonce déjà ce que sera le fameux beau risque du gouvernement péquiste aux lendemains de la défaite référendaire de 1980. C’est ce jeu de reflets de miroir auquel s’abandonne l’historien Robert Lahaise qui permet d’étaler les diverses récupérations des lendemains de défaites : «il devait sembler pour le moins paradoxal aux yeux des anglophones de voir l’Union recycler si bien les Patriotes de la décennie précédente : Louis-Hyppolite Lafontaine, président du Conseil exécutif; Augustin-Norbert Morin, président de l’Assemblée; Étienne-Paschal Taché, commissaire des travaux publics; René-Édouard Caron, président du Conseil législatif; Denis-Benjamin Papineau, premier ministre conjoint avec William Henry Draper; Robert Shore Milnes Bouchette, commissaire des douanes; Édouard Raymond Fabre, maire de Montréal, auquel succède Wolfred Nelson, vainqueur de Saint-Denis… et combien d’autres!» (R. Lahaise. ibid. pp. 27-28). La défaite décida donc de l’organisation dominante, celle des Chouayens, mais le prix de la réconciliation fut amer puisqu’elle se doubla d’une culpabilité honteuse, d’où qu’ils s’empressèrent de récupérer les Patriotes modérés de 1837-1838 et de les redéfinir comme réformistes.


Pour ceux qui restèrent fidèles aux idéaux de 37-38, l'ensemble du Peuple apparut comme une masse aveugle, bonne à duper; pour les Réformistes, un peuple plein de bon sens qui avait échappé aux arguties des faux-prophètes de la violence et savait d'instinct où se situait son bien. C'est ce modèle qui sera rétabli après 1980 avec l'échec référendaire sur la souveraineté-association (qui est loin d'être l'indépendance), avec le culte des hommes d'affaires et des P.M.E. (le fameux Quebec inc.) sous Pierre-Marc Johnson, successeur de René Lévesque. L'énumération des traîtres dans l'histoire du Québec est longue, intarissable en griefs de toutes sortes comme nous l'avons dit. Retenons ici surtout l'impression de François-Xavier Garneau dans son Voyage en Angleterre et en France de 1854-1855, impression soulevée par le dégoût de cette récupération qui fait de la trahison nationale la voie du réalisme et de l'opportunisme propre à la stratégie attentiste inaugurée dès 1762 par le clergé et 1774 par les élites nationales du pays : «[…] que voit-on en Canada sous le voile mensonger de l’Union? Les rebelles de 1837, qui voulaient faire prendre les armes au peuple au nom de la nationalité, lèvent aujourd’hui de toutes parts leurs mains vénales pour accepter l’or du vainqueur qui a condamné cette nationalité à périr, et lorsqu’ils le possèdent, tiennent leur bouche muette comme la tombe sur cette même nationalité si sacrée à leurs yeux tant que l’Angleterre leur refusa une pâture» (Cité in R. Lahaise. ibid. pp. 110-111). Garneau trace ici le revers de cette longue éloge de la fuite des Canadiens, institutionnalisée en stratégie politique tant par des idéologues que des historiens, jusqu’à Jocelyn Létourneau. L’échec de la transgression, l’avortement des Rébellions renvoie à la culpabilité infantile : «Ce n’est pas moi, je n’ai rien fait… Je me suis laissé entraîner (malgré moi), ce n’est pas de ma faute, et SI J’AI COMMIS UN PÉCHÉ CONTRE L’ORDRE ET L’AUTORITÉ, ALORS JE ME DOIS DE PAYER MA DETTE!» Et l’indemnisation de 1848 arriva comme une absolution générale, effaçant la culpabilité des Rebelles repentis en les impliquant dans une vaste entreprise de corruption, pensant ainsi effacer complètement (en récupérant en fait) leur participation aux Rébellions. Les Loyalistes de 1837-1838 se sentiront floués dans l’affaire et iront mettre le feu au Parlement après avoir lancé des œufs pourris au gouverneur Elgin. La repentance des réformistes effaçait, en effet, la culpabilité des Patriotes, refoulant la rébellion comme dérapage du courant tranquille et pacifiste qui avait régné durant trente ans, avant l’éclatement des Troubles. Bref, une conscience qui se laisse acheter est une conscience qui choisit l’immaturité, celle des adversaires, les Rouges, ces Patriotes radicaux recyclés sous le leadership d’un Louis-Joseph Papineau vieillissant, choisiront pour leur part l’immaturité dans la stratégie annexionniste par les États-Unis. Libéraux comme conservateurs, nationalistes comme continentalistes, tous acceptaient ainsi la régression infantile, chacun par sa voie propre, et l’imago du Traître, maintes fois nourrie tant par l’amplification historiographique que par les faits compromettants de l’Histoire, avouait le faible prix de la tête d’un Canayen.  


Louis-Joseph Papineau portait le même prénom que le vaincu de Québec de 1759, Louis-Joseph marquis de Montcalm. En cela, les deux figures de la défaite collective apparurent comme un double l’un de l’autre. De plus, ces deux figures se rejoignaient à travers un prénom double : celui du roi Français qui avait accepté l’abandon de la Nouvelle-France, et Joseph, le père putatif de Jésus, le futur saint-patron des Québécois avec Jean-Baptiste, lors de la réaction ultramontaine du second XIXe siècle. Défaite et impuissance. Défaite des Rebelles, impuissance des Traîtres : voilà la nourriture indispensable à la passivité. Le gouverneur Frontenac, brandissant la hache de guerre et dansant une danse indienne annonçait bien le travestissement canadien que prendra Carleton à Sorel pour devancer l’envahisseur américain et atteindre Québec en vue d’organiser la résistance : «À la tombée du jour, le 16 novembre [1775], les vaisseaux étaient toujours immobilisés en amont de Sorel. Carleton ne pouvait attendre plus avant. Il eut recours à la ruse. Vêtu de l’humble capot de l’habitant, il se glissa dans une baleinière pilotée par un Canadien du nom de Bouchette. L’embarcation réussit à passer sous la bouche des canons américains, les marins ramant silencieuse-

ment avec leurs mains à certains moments pour ne pas éveiller l’attention des sentinelles. Bouchette était un loup de mer à l’allure pittoresque… Grâce à lui, la baleinière put traverser le lac Saint-Pierre et rejoindre Trois-Rivières. Après un repas pris à la hâte dans une hôtellerie Carleton s’endormit, rompu de fatigue. Un parti d’Américain envahit soudain la pièce, sans reconnaître le gouverneur à cause de son accoutrement. Bouchette le réveilla en le secouant sans façon, répétant l’ordre brusque qu’il venait de donner à ses hommes : "Embarque!" (P. Benoît. Lord Dorchester, Montréal, H.M.H., Col. Figures canadiennes, # 5, 1961, pp. 93-94). C’était déjà une ruse traîtresse anti-rebelle. Les Patriotes, ambigus, allaient l’utiliser à leur tour pour fuir devant l’armée anglaise toute-puissante. Déjà, le 16 novembre 1837, fuyant la ville devenue menaçante et ayant Papineau parmi eux, «les "leaders" patriotes déguisés quittent furtivement [Montréal] à la faveur de la nuit, ils ont l’air de fugitifs déboussolés plutôt que de conspirateurs résolus. Leurs actions sont désordonnées, incertaines, presque sans objeti» (A. Greer. Habitants et Patriotes, Montréal, Boréal, 1997, p. 277). Ce ne sont là que les travestissements ultimes d’hommes déplacés dans des emplois contre-indiqués : Thomas Sorrow Brown ne s’était-il pas fait attribuer le titre de général de division militaire, et Amury Girod, celui de général alors qu’ils ne s’y connaissaient ni l’un ni l’autre en stratégie militaire? Manquant d’expérience, ils commirent des erreurs irréparables à Saint-Charles et à Saint-Eustache qui coûtèrent des dizaines de vies. À Saint-Denis, le docteur Kimber passa pour un agitateur et combien de taupes du genre Félix Poutré infiltrèrent les Frères Chasseurs au cours de l’été 1838? Tout cela ne serait qu’un charmant marivaudage si les résultats ne s’avérèrent aussi dramatiques! Le suicide de Girod devient comme l’ultime conséquence de ses multiples travestissements : «Girod, s’il était bon pour pérorer, ne valait rien lorsque venait le temps d’agir. […] Déguisé en mendiant, il s’était caché sous un ponceau. Voyant venir les soldats, il tenta de gagner le fleuve pour traverser chez lui, à l’île Sainte-Thérèse. Il se vit bientôt cerné. Un officier lui cria de se rendre. Il répliqua "Je ne veux pas mourir comme mon père dans les prisons". Il tira son pistolet de sa poche, se l’appuya sur la tempe et se fit sauter la cervelle. On ramena son corps à Montréal. Suivant les prescriptions de la loi relative aux funérailles des suicidés, on l’enterra sur la voie publique, au coin des rues Saint-Laurent et Sherbrooke, avec un pieu en travers du corps» (G. Filteau. op. cit. p. 372). Là aussi se creusait le lit des futurs agents troubles, soudoyés par la police militaire pour commettre l’attentat contre la maison Atholstan en 1917 et l’infiltration du F.L.Q. par des agents provocateurs de la G.R.C. en 1970.


Lorsque le schisme de l’âme est profond au point qu’une collectivité se fracture en deux figures métaphysiques antithétiques : le Patriote et le Traître, il est normal qu’un certain état de schizophrénie collective s’installe. C’est presque la norme parmi les peuples qui ont subi une ou plusieurs phases de colonisation. À ce titre, pour reprendre les catégories de la psychanalyste Mélanie Klein, l’imago de l’Enfant-Peuple considérée du côté Patriote a suffisamment souffert d’inconstance qu’elle aurait bénéficié d’un symbolisme réactionnaire terne, or celui-ci non seulement est très «actif», mais il se constitue au fur et à mesure des contradictions mêmes des références sémiologiques du Parti Patriote! Le vrai patriote devient, dans sa fantasmatique, le Loyaliste, le Chouayen : le traître; ici, c’est le rebelle qui se laisse circonvenir par des idées étrangères, tantôt libérales, tantôt protestantes. C’est d’un pro-rebelle pourtant, Ludger Duvernay, que les Loyalistes vont bientôt hériter de leur figure patriotique avec l’archétype de Jean-Baptiste : «C’est en 1834 que Duvernay avait jeté les fondements de la Société Saint-Jean-Baptiste, […] choisissant à dessein le nom que les militaires et Bureaucrates appliquaient par dérision aux Canadiens» (G. Filteau. op. cit. p. 206). Pour les Bureaucrates, vainqueurs de la Rébellion, Jean-Baptiste était un ultra-patriote et les Patriotes n’étaient que les pantins de Papineau. Commencé comme rebelle armé avec la pipe et le fusil, tel qu’illustré par Henri Julien, véritable oxymoron baroque, le Patriote s’achevait dans la figure du Précurseur… décapité (par les défaites de 37-38). L’angoisse de castration jouait ici à plein! S’agissait-il de se faire un drapeau patriote, voilà nos «vrais Patriotes» qui bavardent comme d’infatigables pies, incorporant les symboles contre-révolutionnaires à leur enseigne : «Plutôt surchargé [le drapeau du patriote Girouard] est orné de feuilles d’érable, de pommes de pin, d’un maskinongé, ainsi que des initiales "C" (pour Canada) et "J-Bte" (pour Jean-Baptiste)» (A. Greer. op. cit. p. 181). C’est Jean-Baptiste finalement qui triomphera du Vieux Patriote d’Henri Julien. Quelle ironie de voir ces hommages rendus par les drapeaux patriotes lors du défilé de la Saint-Jean-Baptiste à tous les 24 juin de chaque année! Le Patriote rebelle s’incline ainsi sagement et se re(dé)couvre dans la peau du mouton de Jean-Baptiste, réintégrant ainsi l’obéissance loyaliste après une légère poussée de fièvre réformiste. Bref, s’imagine-t-on en France Marianne rendre hommage aux lys de saint Louis?


Pour la Contre-Révolution, depuis 1792 au moins, depuis l’émigration massive des prêtres réfractaires chassés de France par la Révolution athée, le Patriote est la figure honnie de l’imago du mauvais Enfant-Peuple. Le curé Raimbault, émigré venu s’établir au Canada et occupant la cure de l’Ange-Gardien, le rappelait à ses nouvelles ouailles : «…cette Nation jadis si jalouse de la gloire de ses Souverains, et qui dans ces derniers temps s’est souillé d’un crime qui n’est surpassé que par l’attentat sacrilège des Juifs sur la personne S. de J.C., en faisant périr sur un échaffaud le plus doux et le plus clément des Rois : sur une Nation, en un mot, qui dans sa rage impie a formé et exécuté le Complot de renverser d’un seul coup le Thrône et l’Autel…» (Cité in C. Galarneau. La France devant l’opinion canadienne (1760-1815), Québec/Paris, P.U.L./Armand Colin, Col. Les cahiers de l’Institut d’histoire, # 16, 1970, p. 285). Comment l’imago patriotique aurait-elle pu évoluer autrement, pour le clergé catholique par exemple? D’autant plus qu’il ne faut pas sous-estimer la force en présence que suppose le mouvement patriote de 1837. Allan Greer nous le rappelle bien quand il écrit : «À bien des égards, leurs origines sociales et leur idéologie rappellent celles d’autres regroupements patriotiques dans d’autres parties du monde atlantique. Mais les patriotes du Bas-Canada se trouvent à la tête d’un véritable mouvement de masse, bien plus que la plupart de leurs homologues d’outre-mer. Non seulement cet appui garantit le succès électoral de la majorité à l’Assemblée, mais il légitime aussi, en tout cas aux yeux des patriotes, leur quête du pouvoir» (A. Greer. op. cit. p. 120). Filteau en est conscient - et fort inquiet -, quand il insiste sur le côté du Patriote rusé et turbulent mais dupe de la démagogie : «Il faudrait se souvenir que dans les rangs des Patriotes, il s’était glissé des individus indésirables, des démagogues de faubourg, des matamores. Mais l’immense majorité n’était pas de cette trempe : ils étaient de fort braves gens, des hommes bien respectables. Un grand nombre d’auteurs, non seulement des francophobes mais aussi des Canadiens français authentiques, se sont plu à insister sur le spremiers. Cela a même été une mode. Voulait-on se créer la réputation de posséder un esprit bien tourné, un jugement sain, des idées justes, le plus sûr moyen était d’attaquer les Patriotes au moyen de quelques phrases bien tapées ou tout simplement de quelques plaisanteries. Ce n’est pas là de l’histoire» (G. Filteau. op. cit. p. 13). L’imago du mauvais Enfant-Peuple, comme toujours, est davantage affective qu’argumentaire. Même Ève Circé-Côté, qui essaie de justifier son héros, doit reconnaître qu’«il est certain que Papineau commit une grave erreur en laissant la place à la veille des hostilités, quelles que soient les raisons auxquelles il obéit» (È. Circé-Côté. Papineau. Son influence sur la pensée canadienne, s.v., Lux, (1924), 2002, p. 218). Aussi, l’historiographie, afin d’amplifier cette duperie, ne cessera de gloser sur la désertion de Papineau, comme si cette désertion catalysait en elle seule toute la dimension négative de l’imago Patriote. Heinz Weinmann s’en étonne : «Discutée tout au long du XIXe siècle et encore irrésolue, la question de savoir si Papineau, le chef, a lâchement pris la fuite ou agi ainsi contre son gré, sur l’insistance des autres Patriotes, laisse planer le doute sur le "sérieux" des chefs, sur leurs intentions profondes» (H. Weinmann. op. cit. p. 395). C’est-à-dire que la lâcheté de Papineau servirait ici à «exorciser» la lâcheté des Chouayens qui seraient éventuellement appelés à «émigrer» advenant une victoire patriote sur les forces gouvernementales, tels les nobles après la prise de la Bastille, ou les Loyalistes américains en 1776 - pénibles souvenirs pour les plus chauds partisans du gouvernement. Comme la chose n’a pas eu lieu, c’est la fuite de Papineau qui semble confirmer, a posteriori, la prophétie loyaliste. Patriotes et Chouayens s’identifiaient tous deux à la figure positive de l’Enfant-Peuple, les premiers sur le mode du Patriote, les seconds sur celui de Jean-Baptiste; c’est le succès ou la défaite des Rébellions qui devait finalement trancher de l’organisation significative du roman familial canadien.


Et comme ce fut l’échec qui consacra l’effondrement du cours normal du roman national patriote, c’est donc le sens de l’histoire des Chouayens contre-rebelles qui s’imposa à l’inconscient historique des Canadiens Français. Dotés d’un tel diptyque, comment les Rebelles auraient-ils pu poursuivre une politique affirmative quand ils ne conservaient pas d’eux-

mêmes l’imago d’un Bon Enfant-Peuple pour qui subir le martyre? C’est bien là le résultat d’un avortement. Cette incapacité à forger une image active et positive à la fois de l’Enfant-Peuple rendait difficile, sinon impossible, toute image d’estime de soi collective, ce que Weinmann, à la suite de Kristeva, appelle l’abjection de soi. L’estime de soi ne pouvait alors se formuler qu’à travers l’expression formelle d’une mégalomanie paranoïaque (telle celle de Mgr Bourget ou, plus récemment, de Jean Drapeau), donc à la limite de la psychose, méprisante, sinon franchement haineuse mais toujours aliénante; alors que par sa réussite, elle aurait été franchement érotique, pleine de vitalité et de projets agressifs mais pertinents. Mais un Peuple, chez qui la culture s’avère incapable de produire une imago positive de lui-même - surtout comme Enfant-Peuple promis à une maturité et à l’auto-détermination -, ne peut sécréter de morales activistes. Le «petit» Lafontaine se vantait de sa ressemblance avec Napoléon : «Il était de taille moyenne, massive, aux épaules larges. Son visage carré dénotait la fermeté, l’énergie. Déjà on lui trouvait une ressemblance frappante avec Napoléon Ier. Quelques années plus tard, lady Bagot disait : "Vraiment, si je ne savais que Bonaparte est mort, je croirais que c’est lui qui vient d’entrer au salon".» (G. Filteau. op. cit. p. 114). Ce n’était là qu’un narcissisme de compensation puisque sa carrière ne ressemblait en rien à celle d’un conquérant; après avoir été Patriote modéré, le voilà qu’il s’était purement débandé! C’est cette distorsion entre l’Idéal du Moi et le Moi idéal (la limite idéale du Moi) qui conduit à la vulnérabilité, ouverts que nous sommes, à toutes les névroses d’impuissance : structures culturelles obsessionnelles qui reproduisent inlassablement les mêmes comportements et attitudes, de lâcheté ou de trahison, appelés à être réhabilités sous le couvert du réalisme opportuniste, parodie lamentable d’estime de soi… Comment briser ce cercle vicieux?


Quoi qu’il en soit, en dix années, le sort fantasmatique des Canadiens Français s’était réglé par une suite de compromis et de corruptions propres à la façon très bourgeoise de voir la démocratie en société libérale. Ce diptyque pétrifié devait durer le siècle et demi à venir. L’historiographie cléricalo-nationaliste ne cessant de récupérer le projet libéral de Garneau tout en l’amoindrissant, l’idéologie s’érigea en véritable mythe puisque «les composantes de ce qu’il convient d’appeler le "roman national" canadien-français furent mises en place dans la première histoire du Canada français à être publiée. C’est à ce titre que l’Histoire du Canada de F.-X. Garneau mérite le qualificatif de fondatrice, car elle a fondé et, en même temps, infléchi, biaisé le cours de l’histoire canadienne et québécoise. Plus besoin de lire l’Histoire du Canada de François-Xavier Garneau (quel Canadien/Québécois a lu ces deux gros volumes du début à la fin?), sa vision de la défaite, relayée par des historiens, écrivains, poètes, sociologues, etc… est tracée dans l’inconscient collectif québécois. Histoire devenue anonyme. Elle est de l’ordre du mythe» (H. Weinmann. op. cit. p. 285). Cette historiographie triomphante devint rapidement, à l’image de la schize, une histoire divisée contre elle-même, un procédé de congélation dont la thermodynamique ne cessait de regeler les affects échauffés du temps des Rébellions. Heinz Weinmann est celui qui a le mieux saisi la dimension purement psychologique des lendemains de répression et de promulgation de l’Acte d’Union de 1840. La rétroprojection de la défaite de 1837-1838 sur la Conquête de 1760, souvenir-écran devenu classique dans le sens proprement freudien du terme, s’est élaborée dans ces années décisives. Dès la Rébellion, un membre de la Chambre du Nouveau-Brunswick déclarait : «"C’est une nouvelle conquête qu’il faut faire", s’écriait un de ses membres influents, Wilmot, inspiré par la "Gazette" de Montréal» (F.-X. Garneau. op. cit. t. 2, p. 676). Garneau ne pouvait laisser passer cette critique d’une époque critique : «Nous sommes au moment le plus critique de l’histoire canadienne. Car c’est en 1841 seulement que les Canadiens sont envahis vraiment par le sentiment de la défaite. Loin d’être une simple hantise, angoisse vague de l’avenir incertain de la race française, la mort à brève échéance de ce peuple est inscrite en toutes lettres dans la nouvelle Constitution. En effet, l’Acte de l’Union du 10 février 1841, après coup, accomplit, actualise, ce que la Défaite de 1760, dans la perspective du conquérant anglais, aurait normalement dû réaliser dès 1763, date officielle de la cession du Canada à l’Angleterre : la sujétion des nouveaux sujets français» (H. Weinmann. op. cit. p. 300). Le réel se fond dans une fiction sensée dissimuler le traumatisme de l’actualité derrière l’idéal de l’histoire/romance. La Mère-Nation France se reconstitue mais sur une base fictionnelle d’une France d’Ancien Régime, essentiellement catholique, absolutiste et pré-révolutionnaire, fantasme onirique d’une bonne Mère irréelle, qui éloigne à la fois de la marâtre anglaise et d’une nation canadienne qui n’arrivera jamais à s’appartenir à elle-même et à s’imposer dans son contexte de nord-américanité : «Une certitude, dès à présent : la vraie catastrophe - celle que les idéologues nationalistes imputent à la défaite de 1760 - a eu lieu entre 1837 et 1841. D’autre part, cette disproportion dans la réaction des Canadiens entre les deux défaites, comment l’expliquer sinon par l’idée que les Canadiens réagissent à la défaite de 1838 comme ils auraient dû réagir normalement à la conquête de 1760, s’ils l’avaient perçue comme une défaite, comme La Défaite? Tout se passe donc comme si le défaitisme catastrophique, cette "sur-réaction (Überragierung) des Canadiens à la suite des événements de 1838, était dû au fait qu’ils réagissaient deux fois plus fort, doublement, comme s’ils avaient à assumer à ce moment-là, le choc conjugué, devenu réel, des deux défaites. C’est après l’échec des Rébellions de 1837-1838 que les Canadiens, collectivement, réalisent la défaite, prennent conscience, après coup de la Défaite. On comprend donc pourquoi Garneau, par une lecture à rebours de 1837-1841, a le premier présenté une conquête comme la Défaite. Elle ne l’était pas avant» (H. Weinmann. op. cit. pp. 324-325). L’imago du Bon Père se transportera bien vite sur le pape, lui-même victime de ses propres nationaux et des révolutionnaires libéraux du Risorgimento italien, abandonné à son tour du soutien de la France de Napoléon III. Ici, le pouvoir se ramène à un narcissisme secondaire, pervers, moins parce que compensatoire à l’impuissance réelle que par l’élaboration d’une auto-culpabilité obsessionnelle devant les échecs répétés. Coupable du désir de transgression révolutionnaire; coupable de volonté de puissance; coupable de ressentiments profondément ancrés contre les figures parentales, bref coupables contre tous les péchés de la modernité : «l’influence des traditions de famille, Sulte la signalait naguère : "Tout Canadien, écrivait-il, est nécessairement fils d’un PATRIOTE ou d’un MODÉRÉ. (Il eût pu ajouter aussi d’un CHOUAYEN). Les liens de famille déterminant presque toujours les opinions. Ceux dont les parents ont souffert persécution ne consentent pas à passer l’éponge sur les griefs du passé et sur les actes du parti parlementaire. Les unes ne veulent pas tout dire; les autres vont trop loin"» (G. Filteau. op. cit. p. 12). C’est toute la collectivité canadienne-française qui devait hériter de ce diptyque gelé, gelé comme les traîtres à la patrie en enfer. Désormais, à l’adoption par la marâtre Angleterre, la bonté romaine de l’Église catholique allait lui substituer une Mère adoptive; au Roi ou gouverneur anglais mécréant, les Canadiens allaient se vouer à l’obéissance respectueuse envers cet autre Père humilié, bafoué, discrédité, mais bon et magnanime, le pape. Les Canadiens s’apprêtaient à réaliser le rêve théorique de Joseph de Maistre.


Un peuple qui considère que le joueur le plus important de son équipe de hockey est le gardien de but avoue assez spontanément la voie historique qu’il a choisi dans le contexte de la désagrégation de la civilisation qui le porte. Se levant contre l’abandon qu’il a éprouvé comme traumatisme au cours même de la guerre de Sept Ans («Quand le feu est à la maison, on ne s’occupe pas des écuries», avait répondu le ministre Rouillé à Bougainville venu lui demander du secours pour la Nouvelle-France), la désertion est devenue la structure même du comportement devant l’Histoire, se résignant (et non se résiliant, comme on le dit trop souvent) sous l’impulsion d’un sentiment d’entraînement fatal où le Fatum déjoue toujours la Fortuna. Le contrôle de soi devient une chimère puisqu’on ne l’atteint de manière à le pousser jusqu’au sacrifice ultime en vue de restaurer le sens de l’unité perdu à cause des «péchés» historiques (la langue française, la religion catholique, un certain dédain des affaires temporelles, etc.) et la faillite toujours-déjà inscrite dans tous projets d’auto-détermination. Comme le pharaon Ptolémée XIII, la vie n’est qu’un jeu et le choix tend vers l’épicurisme après une longue saison vouée au stoïcisme. Mais dans un cas comme dans l’autre, c’est la passivité qui domine et, avec elle, le sentiment d’abandon et d’insignifiance historique⌛

Montréal

1er mail 2014


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